BAHAA TRABELSI: LE THRILLER SUR UNE CHAISE

«La chaise du concierge» Un thriller sans concession, qui se distingue. Et la différence avec le tout-venant se fait dès les premières pages.

Ce cinquième ouvrage de Bahaa Trabelsi – qui s’est vu attribué le 5ème Prix littéraire du Sofitel tour blanche (coïncidence ?) – mêlant fiction réaliste et thriller haletant, narre la vie d’un serial killer ; il ne se considère pas comme un terroriste: «Tous ces kamikazes qui s’explosent, ils sont ridicules et tuent des innocents» mais bel et bien comme une sentinelle d’Allah: «J’ai vite compris qu’il y a une façon beaucoup plus intelligente de servir Dieu, en ciblant les bonnes personnes, les traîtres, les renégats». Il se persuade qu’il est la main de Dieu sur Terre pour la nettoyer des «homosexuels, des femmes adultères, des voleurs, de juifs, des fils indignes, des sorcières, des déjeuneurs du ramadan» Un tueur en série ordinaire? Loin s’en faut! Il épure Casablanca de «ses mécréants» et signe ses crimes de versets coraniques.
Bouleversant, rappelant le thriller Seven, de David Fincher, où le tueur psychopathe sadique planifie méthodiquement ses meurtres en fonction des sept péchés capitaux, «La chaise du concierge» est si fort, si intriguant, qu’il nous suspend, au fil des pages, aux souffles des narrateurs: Trois narrateurs. Trois voix. Trois perceptions de mondes qui s’entrechoquent parfois, se contredisent souvent: la journaliste, Rita, le flic, commissaire Abid et l’assassin cohabitent dans l’œuvre et s’interrogent sur le sens de la vie. Trois personnages, donc, aux destins condamnés à ne jamais être scellés, auxquels l’écrivaine donne le pouvoir de narration à la première personne, plongeant ainsi les lecteurs dans l’intimité de chacun, entre motivations et intuitions, pensées et émotions dans une Casablanca prétentieuse. Elle se veut le centre du monde, le symbole de la modernité et des ambitions. Mais elle se perd dans son propre délire. Grandie trop vite. Des rues et des ruelles partout, dans l’anarchie la plus totale». Réda Dalil avait raison: «Il y a Casablanca, et le reste du monde.»

L’érection du thriller.

Le thriller s’ouvre sur une lettre de la journaliste à sa fille; une de ces lettres qui jettent ses lecteurs dans une sorte de stupéfaction, d’ébahissement: on se demande, dès lors, quels écrivains modernes, de nos jours, étaient capables de faire de leurs œuvres un plaidoyer, un cri. Plus tard, en avançant dans le livre, l’intensité se décroit. Place à l’intrigue. Une intrigue qui s’arme de la musique de la phrase, la surprise de la narration et la plongée dans une ambiance poétique et noire en usant de la beauté du mot, de la langue et d’un certain charme dans la virgule. Mais dès que la journaliste reparaît, le livre remonte d’un seul coup, cédant la place à une plume rageuse, prise par la colère. Une plume qui, militante, hurle, dénonce, rêve. Rêve d’un Maroc ouvert, égalitaire, humaniste: «Je rêve d’un Maroc pour tous sans aberrations, sans absurdités, sans hogra» Et de rajouter: «Je rêve d’un Maroc heureux».
Si l’écriture a parfois quelque lourdeur, il faut avouer qu’on lit d’une traite cette intrigue casablancaise, très bien ficelée, très bien mise en scène par une connaisseuse avertie des pratiques journalistiques. Avec le bon goût de ne pas en rajouter, ni dans le sanguinolent ni dans les procédures, l’écrivaine orchestre, ici, un récit saisissant dans une ville où la vie n’arrive que par rêves interposées, où il y a bien des endroits où dissimuler une femme assassinée, et plus d’une misère dans le cœur des hommes. De l’art d’arriver au bout des 219 pages sans vraiment s’en rendre compte: le plaisir de lire, tout simplement!
Qu’elle brocarde le Wahhabisme ou l’islamisation de la société marocaine, qu’elle embrasse l’espoir suscité par le mouvement 20 Février ou qu’elle défende l’autonomisation des femmes, c’est d’une plume originale, imagée, percutante et engagée. Car Bahaa Trabelsi a érigé le thriller en exercice de style, en art de tendre un miroir à ses contemporains tout en s’interrogeant, phrase après phrase, sur l’humain, ses droits et ses libertés individuelles. Un livre de chevet, vraiment! On en redemande.

 

Houssam Hatim

 

 

 

 

 

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