FATIMA MERNISSI, SINDBAD ET LE COW-BOY …

En 2003, Fatima Mernissi reçoit le prix Prince des Asturies des Lettres – le plus prestigieux prix espagnol qui récompense des travaux d’envergure internationale dans les sciences sociales, les lettres, entre autres. Remis par le prince Felipe, pas encore souverain, la défunte prononce alors un discours où elle dresse brillamment une comparaison entre la guerre d’Irak et une expédition sanguinaire de cow-boys. Pour cause, la coïncidence de la cérémonie avec l’invasion de l’Irak par la coalition menée par les États-Unis, le 20 Mars 2003: une immense partie de poker menteur qui se solde par plusieurs centaines de milliers de morts; un bilan qui fait honte et un pays détruit qui plus est loin, très loin d’être cette «démocratie» rêvée par G.W.Bush.

Baptisé « Sindbad ou le cow-boy ?», ce titre n’a pas été repris par les journalistes estimant qu’elle insinuait que l’occident qui a créé le cow-boy est meurtrier, alors que l’islam est plus moderne car il prône le mouvement, explique la regrettée face à ces derniers interviewers, Fadma Aït Mouss et Driss Ksikes qui ont passé au crible le métier d’intellectuel marocain, pour leur ouvrage «Le Métier d’intellectuel, Dialogues avec quinze penseurs du Maroc.»
Dans son discours, la figure emblématique de l’intelligentsia maghrébine s’interroge sur le sort de cette confrontation entre, d’une part, le cow-boy meurtrier qui tue l’étranger et de l’autre, Sindbad qui, au contraire, le recherche comme source de richesse. «Ne peut trouver de perles que celui qui s’improvise plongeur » : cette citation prononcée par Sindbad – ce jeune citadin arrogant, fils d’un riche marchand de Bagdad, qui n’a pensé à voyager qu’après avoir fait faillite et après avoir dilapidé la fortune paternelle – résume sa philosophie. Influencée autant par cette citation que par Ibn Arabi, Al Jahiz et l’héritage soufi qu’elle en garde, Fatima Mernissi poursuit dans l’esprit qui a engrangé ses livres: donner naissance à son désir profond qui n’est autre que l’exorcisation des peurs qui habitent les autres à travers ses voyages, ses lectures et ses rencontres. Exploitant cette fois-ci la peur de la globalisation, elle développe un très bel éloge du voyage via cette figure mythique de Sindbad qui renvoie à la mobilité et lui apprenne que l’étranger est une source de connaissance de soi. Le désir de voyager, pour la sociologue marocaine est une idée universellement ancrée, en témoigne des versets coraniques qui prouvent que l’Islam nie l’existence des frontières géographiques inventées et établies par les Occidentaux lorsqu’ils colonisaient la planète.
À l’heure où les citoyens du globe sont inquiets face à la crise dévastatrice maintenue depuis 2008, et désespérés, désorientés face à un monde en panne; où tous les systèmes politiques ont été secoués jusqu’aux racines avec l’ascension des forces de rupture, l’ostracisme, souvent à la base de constructions identitaires, reprend force. Le rejet de l’autre et la peur de l’autre émergent quand l’organisme d’accueil se sent lui-même fragile, incertain de son corps propre, de ses frontières et de sa propre identité: Moins on sait qui l’on est, plus on a besoin de repoussoirs, plus on devient raciste. En épousant les peurs du moment, on en bénéficie afin de rejeter les boucs émissaires, les étrangers. Fatima Mernissi, notre Fatima qui s’est éteinte un an déjà, le 30 Novembre 2015, que nous regrettons, tire de cette histoire une morale majeure: Fais-toi étranger, voyage, tu te renouvelles, ightarib tatajaddad, et souligne, en faisant écho au diplomate Irakien Hachim al-Alousi, que l’unique solution serait de reconnaître aux nomades le droit de circuler au lieu de les bloquer. A vous de juger, Sindbad ne tranche pas. Restera cependant ce choix cornélien: Sindbad ou le cow-boy ?

Par Houssam Hatim

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