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RAZZIA: 5 RÉALITÉS MAROCAINES MISES À NU PAR NABIL AYOUCH

Après son long métrage tant controversé Much Loved, Nabil Ayouch signe un nouveau retour tout aussi remarquable en lançant Razzia. Celui-ci en dit long sur une société marocaine qui, accablée par les qu’en dira-t-on, les tabous, et les conventions, revendique ses libertés.

Le film nous fait plonger dans un Maroc où le choc des cultures, des identités et des générations impose ses lois acerbes en entravant le chemin de ceux qui veulent vivre comme leur dicte leur nature et leurs principes. Cinq histoires liées par le destin, exposées par un réalisateur affranchi qui met fièrement à l’honneur trois identités marocaines: juives, musulmanes, amazighs. Razzia est une nouvelle invitation à la reconnaissance.

Un nouveau défi pour Nabil Ayouch

À travers sa nouvelle œuvre, Nabil Ayouch exprime son propre désir: celui d’être entendu. «Je fais du cinéma pour exprimer mon regard et mon point de vue sur le monde. Je souhaite que l’on accepte de voir la réalité en face et de grandir.», confie-t-il. Selon l’inébranlable réalisateur, le désir est humain. Son chemin est certes épineux mais il vaut la peine de le parcourir pour atteindre le vrai bonheur. Razzia est ainsi un appel à la libération de soi, à l’indépendance dans toutes ses formes, à la reconnaissance, à la tolérance et au respect des rêves de tout un chacun. Pour Nabil Ayouch, la notion du combat dans le film est d’une grande importance. «Il y a des combats qui méritent d’être menés. Jamais rien n’est acquis, et ce même dans les sociétés les plus évoluées. Les choses ne se prennent pas, elles s’arrachent.», affirme-t-il. Malgré ses scènes sombres, Razzia est porteur de messages d’espoir. Il promet la lumière en échange d’une rébellion contre toute forme d’oppression.

Cinq histoires, cinq réalités poignantes

Le long métrage retrace la vie de cinq personnages différents qui ne se connaissent pas mais dont les chemins se croisent sans pour autant les rapprocher. Ces derniers tentent de vivre selon leur propre volonté en luttant seuls contre une réalité amère presque invincible. Simultanément, le film met en scène le Maroc des années 80 et celui d’aujourd’hui. Il commence en 1982, dans un village berbère où le talentueux Amine Ennaji incarne parfaitement bien le rôle d’Abdellah, un enseignant qui sait parler à ses élèves et qui aime la poésie. Pacifique, ce dernier s’indigne naïvement contre les ordres d’une hiérarchie qui appelle à l’arabisation des cours. Une décision d’origine politique qui ralentit l’apprentissage des élèves berbères en les empêchant de s’exprimer librement. La sérénité de son quotidien en est perturbée et ses compétences pédagogiques dévalorisées. Le film se poursuit avec une autre réalité révélée par Maryam Touzani, l’épouse de Nabil Ayouch. Elle incarne Salima, une magnifique jeune femme qui a soif d’indépendance et d’émancipation. De nature courageuse, déterminée et ouverte d’esprit, Maryam affirme avoir beaucoup de similitudes avec le personnage, ce qui lui a permis d’assurer son premier rôle dans le cinéma avec brio. «Il y a cette même graine de révolte à l’intérieur de moi que je garde depuis ma plus tendre enfance. Dans la vraie vie, je suis bien cette Salima qui n’a peur de rien et qui décide au final de couper toutes les chaînes qui la retiennent, prendre son destin en main et aller de l’avant.» Maryam, également co-scénariste du film, appelle les femmes à s’affirmer et à affronter courageusement la peur d’agir quand il le faut. Elle leur demande de prendre le temps de faire ce qu’elles aiment, de ne pas avoir peur du regard de l’autre et surtout d’oser aller à contre-courant malgré les obstacles, pour être enfin heureuse. «Il faut s’inspirer du courage des autres et de leurs différentes luttes pour avancer car ensemble on a le pouvoir de changer le monde.», poursuit-elle.
Son mari Jawad, interprété par le brillant Younes Bouab, est un homme pseudo- libéral qui l’empêche de travailler et de faire les choix qui la rendent heureuse. Soumis à son égo et au regard des autres, il l’importune en permanence en lui demandant de lui rendre des comptes pour le moindre fait et geste. Un scénario mené à la perfection par l’acteur qui aspire à un Maroc respectueux des libertés individuelles, et de l’égalité homme-femme. À travers ce rôle, Younes invite les hommes qui se voient en lui à se remettre en question. «Je leur demande d’être plus tolérants, d’avoir du bons sens et d’être plus à l’écoute de leur cœur que des critiques des autres. On peut certes être un peu jaloux mais pas manipulateur, on évitera ainsi de perdre la femme qu’on aime.»
Abdelilah Rachid, révélation de Nabil Ayouch dans «Les chevaux de Dieu», est le personnage principal de la troisième histoire. Incompris par son père et mitraillé par le regard malveillant de son voisinage, Hakim rêve de devenir chanteur tout comme Freddy Mercury, son idôle. Sa sensibilité n’a d’égal que la force de sa personnalité. Souillée par la haine, elle dégénère. Abdelilah Rachid, s’est mis infailliblement dans la peau de Hakim. «Le personnage m’a beaucoup touché. J’ai côtoyé plusieurs personnes qui ressemblent à Hakim. Je connais bien leurs désirs, leurs souffrances et leur façon de voir les choses. J’ai donc aisément réussi à interpréter le personnage de Hakim.», confirme le jeune comédien dont le plus grand souhait est que chacun vive à sa guise, que personne ne se mêle de la vie des autres et que la femme soit respectée autant que l’homme dans la société marocaine.
Loin des quartiers pauvres, on découvre la vie aisée d’Inés, une jeune fille gâtée mais pas heureuse. Affectionnée par sa gouvernante, elle vit pleinement son adolescence sous la houlette d’une maman toujours absente. Pieuse et sage, Inès tente d’affronter seule son homosexualité. Il faut dire que pour sa toute première rencontre avec le 7ème art, Dounia Binebine s’en est très bien sortie.
Quant à la cinquième histoire, elle révèle un duo touchant formé par deux grands acteurs: Arieh Worthalter dans le rôle de Joseph et Abdellah Didane dans le rôle d’Ilyas. Joe est un restaurateur juif marocain de Casablanca, qui souffre silencieusement de l’intolérance. Ilyas, ex-élève du professeur Amazigh est son bras droit et ce confident qui ne le juge pas. Ces derniers sont non seulement liés par le travail mais aussi par une complicité authentique.

Parallèlement, Razzia met en scène la révolte violente d’une nouvelle génération dépourvue de repères. Une jeunesse dont les protestations aussi légitimes que scandaleuses, sont entres autres, le fruit d’un enseignement conditionné et étriqué. Le film sera projeté dans les salles à partir du 14 février.

 

Par Kenza Tazi